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Lumière du Lauragais

Les blés autour sont blonds

Les épis gros et lourds

La terre aride sous la cagnasse

Les tiges dansent sous le vent


Du cœur des blés dorés

Seule jaillit la lumière

Intense et infinie

Le sombre n'existe pas


Et si l'on devenait jaune blé

C'est beau, jaune blé

C'est chaud, comme une tartine...

Tu l'entends ? Il crépite !



Traversée de l'Espagne

Proche des Pyrénées d'abord sur des grandes routes sinueuses à travers collines et forêts

Puis les plateaux et l'atmosphère désertique de Zaragoza

Madrid de bretelles en bretelles de périph

Les cigognes nichées de pylône électrique en pylône électrique sur quelques tronçons

Haut nid ou petit nid, mais l'allure svelte mi-gracieuse mi-maladroite avec leurs membres longs à n'en plus finir

D'immenses champs d'éoliennes à faire pâlir Don Quichotte

Puis l'approche, magnifique et sereine, d'une terre généreuse, près des pueblos de la Vera

L'Almanzor enneigé culminant sur le paysage verdoyant, à peine florissant, par-delà les étendues de chênes verts

L'atmosphère chaude de pays du sud, les oliviers, quelques palmiers et orangers

L'intimité des pueblos, des routes hors des grands axes conduisant à l'espace préservé d'une réserve naturelle, non officielle

Les terrasses ouvertes, vivantes de gens non assignés au couvre-feu à la française, où l'on partage quelques cañas

La plaza vivante, à notre arrivée à la tombée du jour ce dimanche, dans ce village de quelques centaines d'habitants ou deux bars sont ouverts

Il fait bon vivre ce soir, ici.


Sous l'eau

Aux côtés d'un banc de poissons
Mon corps flotte
Émerveillé et transis de froid
Ils me regardent
Je les regarde
Élégants et agiles.

Gris, translucides,
Petite tache noire sur fond de peau brillante,
L'œil franc
Plaqué sur un corps à peine plus épais qu'une feuille
Drôle d'œil rond et curieux
À la fois interrogateur et indifférent

Nous sommes si proches...
Malgré mon poids et ma maladresse
Ils restent là,
Confiants, sereins,
Lents, si lents,
Flottant dans l'espace-temps des fonds marins
Univers sourd ou le son ne claque pas.

Ils nagent doucement
Si pres de moi
Comme si nous n'étions pas
Étrangers
Suis-je un poisson ?
Puis-je me joindre à votre ballet ?

Le 16 septembre 2020, sentier sous-marin, Banyuls sur mer

Llança


Le pin ne se plaint pas de la force du vent,
Il s'incline.


Algo de gracia


Au cœur de Séville,
Un simple hangar, grand ;
Au sol, du béton ;
Devant le bar, de longues rangées de tables, vides ;
Dehors, un jardin andalou et quelques bancs ;
Trois musiciens sont assis là.
Ce n'est pas encore l'heure.


On entre dans le hangar.
Dans sa salle qui s'étire, comme un vaste couloir,
On s'attable.
Lentement, un brouhaha s'installe, chaleureux et vivant ;
On s'agite autour des jarras de sangria.
On attend.


Les voilà, ils sont quatre,
Quatre hommes ce soir qui s'annoncent par des roulements de guitare.
« Silencio por favor ! »
Leurs notes claquent déjà dans un début de mélodie,
Leurs palmas résonnent.
Agréables préliminaires.


« Vengo de mi extremadu-u-u-u-u-u-u-u-ra »,
Perce enfin une voix,
Celle d'un homme rond, brun ; bonhomme.
« Que vengo a caba-a-a-a-a-a-a-a-a-a-llo... »
Il chante avec gravité,
Celle qui habite le flamenco, profondément.
L'attention monte.


Un jeune homme se lève,
D'à peine 30 ans ; brun, élégant.
Sur une chemise noire à pois blancs,
Manches à demi-retroussées,
Il porte un boléro noir.
Son pantalon noir sculpte sa silhouette,
Ses chaussures reluisent.
Bien cirées et noires, à talons.


Il se place maintenant ;
Il attend sur la petite estrade en bois.
Il écoute, on le regarde,
Il se concentre, on le détaille.
Expectative.


Avec grâce et puissance,
Il se lance dans la danse, impétueuse.
Le geste précis, obligé par le rythme,
Il se déchaîne.
Suspendu aux injonctions de la cadence,
Il martèle le bois.
Con sus tacones.


Les quatre hommes se regardent et se suivent, 
Dans un mouvement impeccable.
Les guitares portent,
La voix tressaille,
La danse expose.
Intimes complices de l'instant,
Les musiciens servent.


Danseur, danseur fougueux,
Ton corps est instrument.
Déploie tes postures,
Lève le menton,
Laisse la fierté habiter ton regard !
On frissonne.


À mesure qu'il se livre,
À mesure que ses gestes racontent,
On devine, on lit.
L'attitude d'hommes face à la vie,
La dignité de ceux qui ne se soumettent pas,
L'histoire intime d'un peuple, peut-être.



Le char



Amusement !
On rit on danse au pas des portes
Chaleur puissante, tous sourires
Du bon son, le camion passe

Ouaga déguisée
C'est la fête !
De la francophonie

On sort on chante on danse
Le char musical passe
Joie pure, charme à Ouaga !

Ambiguë Balance
Ouaga souffrante ?
Non, c'est la fête !
De la francophonie

La belle aubaine
Pluie inattendue...
De CFA !
Pour qui sait se placer
PILE
En-dessous le nuage

Des sous, en veux-tu
Pour refaire trottoirs
Redorer façades ?
Car les officiels viennent
C'est la Francofolie !
Il viennent balader

Plus belle
Sincère
L'image du char
Roulant dans les six-mètres
Bruit de fête
Musique tonitruante !

Plus forte
L'image des gens
Qui de ce camion de fortune
S'amusent
Qui de cette broutille festive
Font événement !

Aujourd'hui
Présentement
Poussière rouge
Au passage du char à musique
En légèreté
Juste une minute
On danse !

Tous sourires
Dans les six mètres défoncés
Nids de poule
Les poulitiques n'y passent pas ?
On sort on chante on danse
Joie pure, sourires, chaleur puissante !



Mis en forme en 2017 à partir de notes écrites
 à Ouagadougou en 2004,
 lors du Xe Sommet de la Francophonie.

Salogo

Réveil en brousse
Repos sur la natte
Creuser, planter

Aller au marché
Tchapalo, brochettes
Une fois tous les trois jours seulement !

Longues journées de tranquillité
De temps qui passe
Du temps qui se passe ensemble

Au son des balafons
Au rythme de nos pas
Les villageois chaque soir
regardent et regardent encore

Le Warba
Les étoiles
Les moustiques, aussi
La faim qui nous tenaille

Les discussions sous les arbres à palabres
Les rires, sourires et histoires


Burkina Faso, 2004

Escale



Souvenir d'une belle vue sur Ghardaïa la nuit tombante

Lumières au milieu du désert

Les premières étoiles


      

Paris affairée ?

Pour ceux qui s'affairent
peut-être
Dans la rue
ils ne courent pas tous
Ils sont assis comme partout les pauvres
Ils marchent bien doucement, les vieux
Ils vendent, les marchand ambulants,
cacahuètes grillées et maïs
On dirait même
que chacun est à son poste
                           

Les morts les vivants

A deux pas de Ménilmontant
Cimetière du père Lachaise
Que vient-on au juste chercher
dans ce sinueux parcours
de tombes alignées ?

Les tombes des femmes et hommes célèbres ?

Méditation sur la trace qu'on laisse, sur ce qu'on lègue

Miroir d'une forme d’idolâtrie, idolâtrie des célèbres, attrait de ce qui brille

L'immortalité
Le dérisoire de la mort
Par là même de la vie

En ce lieu
Absence de vie,
Celle qui pourtant ici a laissé sa trace dans l'histoire commune

Évidence,
L'intérêt d'être là avec les vivants qui font le monde et l'histoire commune au présent
La vie a plus d'intérêt que les tombeaux du souvenir !
Aussi majestueux qu'il soit, ce souvenir

Qu'est-ce qu'un destin humaniste ?
Qu'est-ce qu'un destin remarquable ?

Trace des grands hommes, leaders de mon imaginaire, symboles de mes propres quêtes
Tantôt ils nous guident,
par ce qu'ils incarnent des facettes de l'expérience humaine,
par ce qu'ils mettent en lumière certaines de nos aspirations profondes

Miroir du fantasme
Celui selon lequel la vie doit s'accomplir selon un grand destin

L'ordinaire,
L'homme dont la vie semble quelconque

Déambulation philosophique
Qu'est-ce qui enrichit l'expérience commune de la vie ?
Entres autres déambulations aux multiples regards
L'un savoure la promenade dans l'un des plus grands parcs de Paris,
L'autre considère ce musée en plein air,
Ou s'accroche à un détail particulier
Il regarde les vitraux

L'autre encore revisite l'histoire et la culture à travers les hommes de science, les poètes, les politiques, les musiciens... Il peut, dit-il, ici, dans ce seul et même lieu, unifier une vision de l'histoire qu'il s'est forgé tout au long de sa vie
Et celui-là, inconnu qui au détour d'une courte discussion m'a extrait à la philosophie,
semblait connaître aussi l'histoire de ce vaste cimetière,
Elle m'est restée inconnue à ce jour. 


 

Inconsistance





Dans le nuage, n'existent que contours
S'effondre la densité de la matière


         
        

Contemplation






la brume, mouvante           fraîcheur saisissante           le temps absent


Bien au chaud à l'auberge




Avril 2015, La Gélinotte, Massif de la Belledonne - près de Grenoble.



Une belle auberge, délicieux menu des balkans et accueil généreux... alors que la nuit verse quelques flocons dehors. Le violoncelle, l'accordéon et les percus nous envoûtent, la joie et la chaleur nous enveloppent... Balinka balinka, sonnent les musiques joyeuses et nostalgiques des pays de l'est. Et, comme dans les soirées où le "duende" a décidé de mettre le nez, la soirée se prolonge sur des improvisations de jazz enjoué au piano.

Nous dormirons dans la maison du bonheur, dixit Fanny, après quelques lacets de montagne nocturnes, qui ne me plaisent pas au volant. Au matin, le bélier s'impose à la porte vitrée, il a déjoué sa barricade. Bourrique sociable, ce bélier, de surcroît.




Et les jours passent


Un clin d’œil aux gardiens et aide-gardiens de refuge,

À cette vie particulière, là-haut

À ceux qui, se baladant en montagne, ont trouvé refuge,

Aux curieux qui aiment juste lire.



6h15 de nouveau la sonnerie. Déjà la nuit finie, les jours filent, hier est déjà passé. Le corps, les yeux engourdis me somment de ne pas bouger, mais la tension du rythme saisonnier a pris le pas, et les mouvements se font malgré moi. J'éteins ce foutu portable, et m’assois pour être sure de ne pas me rendormir. Je suis curieuse de tâter l'atmosphère du dehors. Brume épaisse? Vue dégagée sur le laquet et les massifs d'en face ? J'ouvre la tente et m'attarde quelques secondes. On y voit clair, l'air est humide. J'enfile vite fait mes chaussures et m'enfonce dans les herbes marécageuses pour me soulager au pied d'un rocher. Je scrute le paysage... L'espoir est là, chaque matin, d'apercevoir, là tout près, un isard. Ou de loin, bien loin, un ours peut-être ? Rien, c'est désespérant. Mécaniquement, je retourne à la tente pour réunir quelques affaires, puis mes pieds glissent sur le petit sentier qui conduit au refuge. Le frais agréable du matin caresse mon visage et je savoure le calme encore nocturne. La lumière de la cuisine éclaire faiblement à travers la porte vitrée. Me voici dans l'arrière-salle, où l'odeur du café et le sifflement du gaz sous les marmites abondent de présence.

Mes collègues ?… Au radar, comme moi. Du moins, il me semble. Bonjour. Bien dormi ? Après quelques échanges, les gestes automatiques se mettent en route et c’est dans un silence soutenu que chacun s'affaire à préparer sandwiches et petit déjeuner. On se paye le luxe d'un premier café, vite avalé, chaud. Combien va-ton s'en enfiler entre 6h30 et 9h du matin ? Parfois, je me poste directement à la plonge pendant un bon quart d'heure. Quelque part, c'est un peu comme continuer la nuit, sous cette fenêtre qui surplombe l'évier ; pourtant, à chaque minute, le ciel se fait plus clair, et il devient vital de quitter les nimbes de la nuit pour s'adresser aux randonneurs sur le qui-vive, sans avoir l'impression d'être encore en pyjama.

Je pense soudain aux vaches, absentes ce matin ; plus de regard bovin arpentant nos cuisines. J'avoue qu'elles ne me manquent pas, ni leurs bouses tout autour du refuge, ni les cloches qui sonnent au beau milieu de la nuit, ni leurs conneries... Que dire de cette « pute de vache » qui s'est offert ma tente l'autre jour en pleine après-midi ? Pas d'arènes, ni toreros, pourtant, malheureuse, il semble qu'elle se soit pris les pattes dans les fils tendus qui tenaient la toile ! Pauvrette, ça a du lui faire un choc, de tomber à la renverse, là, de tout son poids, alors qu'elle errait dans une tranquillité bucolique sur un terrain plutôt facile. Après ce coup-là, chaque nuit, moi j'avais les chocottes, quand je dormais à la tente en bas et que les cloches se rapprochaient. C'est qu'elles pèsent les bovines ! Enfin, c’en est fini, hier le vacher les a emmenées plus bas, près des étangs. Mais, la vie, parfois, pose de grands dilemmes. Depuis leur départ, une question me trotte dans la tête : serait-il possible que je me réconcilie un jour avec ces vaches, ces voluptueuses bêtes, pour les beaux yeux du charmant vacher, qui, alerte, est passé hier et reparti aussitôt à mon grand désarroi ? Il est des jours où Cupidon s'en fout, comme l'a bien dit Brassens, et puisque la vaisselle est finie, je ne vais pas rêvasser plus longtemps.

Il faut beurrer les tartines. « Pardon, vous voulez un jeton de douche ? Voilà, c'est cinq minutes d'eau chaude. Faites attention à c'que le jeton soit bien sec quand vous l'mettez dans le boîtier, sinon il peut s'coincer ». Walaï, un café. Coup d’œil sur le buffet, y a t-il tout ce qu'il faut ? Bonjour par-ci, bonjour par là. Sorties furtives en terrasse, pour vérifier que le soleil se lève, et que la météo est bien un phénomène aléatoire. Les montagnes n'ont pas bougé, les étangs sont à leur place, et, petit à petit, les randonneurs équipés se font la malle, nous quittent, nous laissent là à garder le refuge tandis qu'ils partent fouler les sentiers alentour. Des fois, je les envie un peu. Des jours comme aujourd'hui, où la lumière est belle, où crêtes et sommets sont dégagés. Les jours de « mouise » par contre, je ris intérieurement de les voir prendre la route dans leurs accoutrements anti-pluie qui ne sont hélas pas anti-brouillard. Quelques personnes sont encore là, éparpillées sur la terrasse, dans la salle des p'tit déj, et à l'entrée de la cuisine pour payer. J'imagine le bordel, aussi, dans les dortoirs ; nous, on y met les pieds quasiment que quand ils sont vides. Ça doit être quelque chose là-dedans, surtout après une soirée cassoulet !

Quand l'accalmie signe la fin du petit déjeuner des marcheurs, c'est le notre qui commence. On s'attable, il y a évidemment quelques retardataires ou coups de fil pour pimenter notre premier repas, mais bon. Il faut prendre des forces, non ? J'ai une faim de loup, l'équilibre alimentaire d'en bas a été mis à mal... Le buffet est gargantuesque, et on peut alterner les plaisirs entre une bonne tartine au jambon rincé d'une bolée de thé, le classique tartines-beurre-confiture-café ou le lait-céréales avec ou sans sucre. Un bon café con leche, douceur exquise à l'espagnole, peut aussi faire l'affaire…Vaguement, on laisse flotter le temps, il se dilate avec notre estomac. On sait que la journée va être longue. Tranquillement on savoure le silence. Puis, on se répartit les rôles : les uns aux sanitaires, les autres au ménage des salles et de la cuisine ; puis on se retrouvera aux dortoirs pour plier ensemble les couvertures.

C’est un moment particulier, ce temps de ménage, propice à divaguer. Les randonneurs sont déjà loin, je ne sers plus ni n’accueille. Par gestes répétitifs, je nettoie, je range, en lorgnant par quelque fenêtre l’atmosphère qui règne sur les barres rocheuses, en guettant l'oiseau rare, l'insolite qui pourrait aujourd'hui pimenter cette banale journée. Je rêve de m'allonger, que dis-je, de me vautrer définitivement en travers de tous ces matelas et couvertures. Dormir, me reposer, ne rien faire, être randonneuse qui, au beau milieu d'un long périple en montagne, fait étape au refuge pour se délasser toute une journée. Si confortable un matelas pour l'aventurière qui s'en passe pour voyager léger.

L'histoire de saison est tout autre, et c'est à quatre mains que l'on termine de plier les couvertures tout en bavardant dans les derniers dortoirs. Mais qu'a-t-on au juste à se raconter quand on est ensemble tous les jours et que les jours se ressemblent, que l'on a vécu à peu de choses près les mêmes événements et vus les mêmes personnes dans notre huis clos de montagne ? Soit. On se surprend à parler de tout et rien, des « passengers » qui ont fait escale, des petites choses de la vie. Aussi s’entremêlent ici nos histoires d'ailleurs ou d'avant, celles de la vallée, celles de l'à-venir qui ne sont pas encore écrites. Pendant ce temps que nous rions aussi de fatigue, ou craquons subitement pour un concours débile de sauts « intercouchettes » acrobatiques.

En apothéose du ménage, on range la salle des chaussures. On l'aère allègrement, avant de constater le désastre dans l'étagère à sabots, où 36 et 45 se côtoient en monticules dépareillés. On fait aussi quelques trouvailles, plus ou moins à notre goût : des chaussettes pourries, un sac de déchets, une serviette de bain humide, de vielles sandales, une superbe parka, un bonnet de laine, ou encore un bâton de marche esseulé. Bref, il y a du taf, mais il faut le dire, l'unique motivation, c'est le café juste après. Cette pause particulière où la terrasse est encore calme, parfois vide. Où derrière nos lunettes de soleil, on s'installe un court moment sur les bancs de bois et on contemple. Personne ne sait à quel point nos yeux sont fermés, et la mer de nuages au loin bouge avec une lenteur qui rassure. La chaleur se fait doucement sentir même s'il est hors de question de lâcher la doudoune… A manches courtes, quand même. Au bout d'un moment, on se regarde, sans rien dire. Qui aujourd'hui se lèvera en premier ? Il entraînera de toute façon les autres dans son sillage.

Il y a de quoi faire, déjà les premiers randonneurs arrivent… Les commandes se multiplient, cafés et boissons, mais pas encore, heureusement, de pique-nique ni de plat du jour! En même temps, on commence à organiser l'accueil des groupes et préparer le repas du soir. On découpe les légumes pour la soupe, on lance les tartes, on pèle l'ail et les oignons pour la nouvelle recette de viande à la provençale qu'on a envie de tester. Bref, on reprend du poil de la bête. A chaque préparation, on essaie de gagner un peu en expérience. Comme on sait que, bon gré mal gré, les randonneurs seront les cobayes de nos habiletés culinaires, on met du cœur à l'ouvrage, avec chacun sa façon de cuisiner. L'un suit la recette et mesure à chaque fois ; l'autre y va « au pif » ; un autre encore, qui a les recettes bien en main, s'est pris au jeu de changer chaque jour juste un ingrédient… pour voir. Nos manies se dévoilent, donc, fruit d'un insaisissable mélange entre éducation, tempérament et histoire personnelle. Et avouons-le, elles sont bien ancrées, nos habitudes qui heurtent l'entendement des autres. « Cada loco con su tema », me lâche d'ailleurs un collègue en observant ma façon de préparer les légumes ; cependant que les odeurs du Bethmale qu'il découpe se répandent dans la pièce. En tous cas, même si j'oublie souvent le lait sur le feu, je me régale en cuisinant, surtout quand je dois goûter à maintes reprises la mousse au chocolat. En parallèle, on répond au téléphone, souvent entraînés malgré nous sur le terrain glissant des prévisions météo ; et l'on sait bien que l'on ne sait pas. « Pleuvra-t-il demain si nous ne le souhaitons pas ? » finis-je par tenter devant l'entêtement en bout de ligne, à ne pas saisir le concept d'incertitude.

Vient le repas de midi. On mange face à la fenêtre, regardant la terrasse du refuge se remplir. Sportifs stylés, pèlerins aux cheveux grisonnants, randonneuses aux formes voluptueuses, bande de jeunes en tenues de hippies, on observe les panoplies variées de la population estivale qui défile sous nos yeux. Ça nous fait bien marrer, évidemment, ce spectacle vivant d'altitude. Quand la fin du repas nous laisse las et lourds, doucement, on rejoint la terrasse pour essayer de se caler cinq minutes, là où les bancs s'affaissent et le bois nous accueille. L’œil veille, sans vaciller, et espère que le énième café noir lui redonnera une lueur vive. La valse des siestes commence, et les uns après les autres, on quitte les fourneaux et les passants un instant, le temps d’un ailleurs. Le corps qui dort ouvre à l'esprit son lot de voyage ; quelquefois hélas, le rêve nous reconduit aux gestes répétés de la cuisine, nous renvoyant les images vues et revues du quotidien dont on est un peu l'automate.

Petit à petit, le virage dans l’après-midi amène les « pensionnaires » du soir, et on assiste à un festival d’allers et venues entre cuisine et dortoirs, tandis que les demandes de douche fusent. « Le chauffe-eau fonctionne à gaz, et le gaz est héliporté. », glisse-t-on en guise de rappel à ceux qui pourraient oublier que le refuge n’est pas hôtel. Le côté collectif des sanitaires et des dortoirs, qui rappelle peut-être à certains les « colos », froisse quelques randonneurs, autant parmi les non-initiés que les plus avertis. Le confort des temps modernes doit-il gagner en altitude ? Qu'en est-il de nos besoins conditionnés par les habitudes d'en bas en énergie, nos besoins individuels de prises et de wi-fi, qui font fi des difficultés particulières du terrain hostile montagnard et éloigné des réseaux ? Dans un contexte où l'accélération des mode de vie bat des records, les refuges évoluent au rythme lent des possibles travaux, de politiques qui acceptent de soutenir le tourisme grandissant. Il faut expérimenter des réponses de terrain spécifiques en terme de production d'énergie et de respect de l'environnement. Alors, pendant la haute saison touristique, les incompréhensions réciproques se heurtent, et on ne prend que rarement le temps de débattre, faute de disponibilité et sans doute d'envie. La répétition des conversations qui se ressemblent érodent bel et bien notre plaisir à bavarder.

En fin d'après-midi, la vie bat son plein, l'ambiance s'est installée dans la « maison »... Les uns jouent aux cartes, à des jeux de société, entre copains, en famille. D'autres déambulent et s'émerveillent en visitant les lieux, s'imaginant ce que doit être pour nous la vie au refuge pendant toute une saison, regardant photos et objets incongrus qui décorent l'auberge montagnarde. Bientôt les tournées d'apéros remplacent les chocolats chauds de l'après-midi nuageuse. Un randonneur solitaire, après avoir longuement étudié ses itinéraires et demandé quelques conseils, de son bout de terrasse, scrute à la jumelle on ne sait quoi. Une autre arrive, euphorique, nue sous son pagne, shampoing sur la tête, un punch de fou et un accent anglais détonant : « Il me fow un cheton de douch pou finir de lavé mon tèt' si fou plè ! ». Rigolade rigolade. Nous, on surfe, on navigue dans ce brouhaha, en faisant un peu connaissance, vite fait : ce sont de furtives rencontres, à 2000m.

L'horloge tourne, et, le repas approchant, on se prépare, c'est un peu le dénouement de la journée, ce service du soir, ce repas tant attendu par les randonneurs affamés. Petit stress du métier : est-ce que tout est prêt, tout le monde est-il arrivé ? Non ? Il reste un quart d'heure… Et vont-ils arriver, les derniers ? A l'heure du service ? Est-ce qu'on devra faire un deuxième service ? Est-ce qu'on réorganise les tables ou on attend ? Et si on allait jeter un coup d’œil à la jumelle pour voir s'ils arrivent ? En attendant, on sert vins chauds et apéros en pagaille, c'est la tempête avant le calme. Ensuite, une fois tout le monde attablé, les dés sont jetés, et le manège se calme jusqu'au dessert. Dans la salle, ça se mélange, ça se mélange pas, c’est selon. Et pendant que les randonneurs se régalent, on oublie un peu la fatigue qui se fait pesante au fil des jours. Certains soirs, tout s’enchaîne très vite, et sitôt que l'on entend le cliquetis des couverts à la fin du repas, la salle se vide, et la nuit s'installe tandis qu'on finit de ranger tranquillement. D'autres soirs, on peut dire que la sauce a pris, la bonne humeur est contagieuse, et ça fait du bien. Non sans mystère, de chaleureux échanges se tissent, entre blagues ou récits d'aventures. Le temps d'une conversation on part avec oubli à la rencontre les uns des autres. Des fois, c'est bien plus plat et la soirée s'étire pourtant ; et, ce n'est pas que ce n'est pas agréable, mais l'horloge interne sait, au fond que ce jour recommence demain. Reste à manger, un peu, si l'appétit y est, à préparer encore quelques petites choses pour le petit déjeuner du lendemain.

Quand on est enfin délesté de toute tache, il arrive souvent, que l'on s'attarde un peu, pour rien et sans rien faire. Seul, avec quelqu'un ou quelques-uns, aux côtés de la mer de nuages. Le temps suspendu. Épuisés, on savoure le ciel étoilé entre les cimes. On partage sans les mots l’étrange sentiment qui nous fait aimer être là.





Nomadisme moderne


Volant, cartes et pancartes, quelques planches et un matelas,
une intimité bricolée à coups de ficelles, épingles
et bouts de tissus pas encore ourlés.
C'est dans cette boîte métallique
que je me déplace à travers les espaces,
que je visite le monde.
Quand je traverse, je me questionne.
Où sont les hommes, en ce plein été ?
Dans les rues des ville-villages,
on en croise à peine …
Ce soir, ce sera nuit calme,
lumière des réverbères
et géraniums sur le parking.
 

Terre lointaine


Au loin
la poussière rouge
La peau chaude
Un brouhaha de vie

Pas de fous questionnements
Quand je naviguais à mobylette
Ni, je crois, quand j'allais à l'école,
de féroces interrogations sur le sens de l'éducation
alors même que j'étais maitresse

Il me semble
Pourtant
Que je ressentais déjà
Avec vertige
Le vide

Je ne sais plus

La poussière rouge
Ça oui, j'en suis sûre
Et le plaisir du café au kiosque

Le retour souhaité

Mes contemporains sont-ils des fous ?

Je ne sais pas où ça a flanché
Dérapage incontrôlé

Au retour de Ouaga, j'ai trouvé des enfants et des adultes très sophistiqués

Des enfants aussi capricieux que nous adultes mal heureux
« Ce petit ira loin »

Que voulons-nous pour ces enfants ?
J'ai souffert de ne pas aimer ces enfants à ce moment-là
De les trouver déjà amochés par ce que l'on attendait d'eux

Aversion soudaine pour l'école
La machine à fabriquer
Des enfants adaptés
Au monde dans lequel ils vont devoir grandir
Quand bien même ce serait sensé, j'ai du mal à le concevoir.


Vaste étendue


Entre déchets en monticules, il y a un chemin de terre
Et je nage
Au loin
Cette image de Cape Coast et d'enfants ghanéens sur les rochers devant la mer
On est loin de la plage à touristes
Un souffle à l'idée qu'il y a quelque part des traces de vie non-pré-fabriquée.


Seule avec les bovins





Un jour du mois d'Août, je profite d'une journée de congé pour aller me balader. Je décide d'aller visiter une vallée voisine du refuge où je travaille. C'est la vallée de la Pez, un peu sauvage, dit-on, très jolie. Après une courte marche, sur un sentier entre petits bois et rochers, je découvre la vallée. A l'entrée, une cabane de pierre signe la présence de la vie pastorale, puis derrière, entre deux flancs abruptes, s'étend une zone de pâturage, sur laquelle se dessine en lacets un petit ruisseau. Au fond, la vallée se referme et plonge dans l'ombre les derniers filets d'herbe grasse coincés entre des éboulis. Au milieu de ce décor, tranquilles, allongées, des vaches se reposent paisiblement. Une trentaine ? Une cinquantaine peut-être ? 

Le calme est intense, la chaleur aussi et l'ambiance sereine. J'entends juste le chuintement du ruisseau, et, par moments, de forts sifflements de marmottes, qui me surprennent et résonnent dans toute la vallée. J'aime cet endroit, la beauté des couleurs, la chaleur de l'été, j'observe les fleurs, nombreuses, les papillons qui virevoltent et m'amuse à gambader dans cet environnement bucolique. Je regarde avec curiosité les murailles qui m'entourent, comme à chaque fois que je me promène en montagne, et découvre leurs reliefs, pics, arrondis, trous, et « rides ». Oui, ces rides profondes, par lesquelles s'écoulent les eaux de la fonte des neiges à la fin du printemps. Je remonte dans le temps, en regardant cette montagne ! Je reviens un instant au temps de sa formation et à sa lente érosion. J'aime à observer sa forme, à la détailler du regard pour capter la particularité de sa découpe et ses moindres recoins, comme si plus tard en fermant les yeux, je la verrais encore, là, telle qu'elle.

Il est temps de visiter cette vallée, que de rester à l'entrée et de la contempler. Je commence avec entrain, je crois, à avancer sur le sentier. Je suis seule. Enfin, avec les vaches. Ou les vaches sont seules avec moi... 
 
Ce qu'elles avaient l'air tranquilles, avant de commencer à se lever, les unes après les autres, jusqu'à être toutes debout, s'avançant dans ma direction !

En quelques secondes, je perds mon enthousiasme naïf. Je regarde le troupeau et me sens désarmée. J'ai l'impression qu'elles me fixent, les braves bêtes ! Pour garder mon sang-froid, j'essaie d'imaginer une trajectoire qui me permette de les contourner, de les éviter, et d'aller tranquillement me balader dans le fond de vallée pendant qu'elles continueront à paître paisiblement. Mais voilà, elles continuent d'avancer, et de par leur nombre, elles occupent plus ou moins tout l'espace en face de moi. Elles avancent doucement, et mon cœur s'accélère. Je les regarde, certaines me regardent... Je suis prise de panique, leur regard est brut ! Je les ai dérangées ? De si loin, en avançant ? S'avancent-elles vers moi ? Pourquoi se sont-elles levées toutes en même temps ? Je ne peux plus avancer, je les sens, hostiles, je sens ma panique comme un trouble communicatif, et tout va crescendo, mes jambes me trahissent, je sursaute à la moindre maladresse de mes pas, j'accélère, je renonce à les contourner, bifurque sans faire demi-tour. Me voilà devant une rivière, je vais traverser pour être de l'autre côté. Il y a un peu de courant, j'aurai de l'eau jusqu'aux genoux. Ah, ça ! Ça ne leur plaira pas, c'est sûr ! Elle ne me suivront pas ! Elles ne traverseront pas cette rivière juste pour me suivre, j'en suis convaincue, et je serai tranquille de l'autre côté. J'enlève mes chaussures et les secondes me paraissent interminables. Vite de l'autre côté. Vite.

Mais voilà. La peur m'envahit, et même si je sais que ma réaction est trop vive et qu'il n'y a plus lieu de s'inquiéter, je ne trouve pas le calme une fois de l'autre côté : je vois toujours les vaches. Et elles continuent à s'avancer doucement dans ma direction … Pourtant j'ai bifurqué !?! Je me demande alors si ma peur panique ne les a pas envahies, imaginant que se joue là une scène absurde dans la vallée. Je n'ai pas le courage de m'arrêter remettre mes chaussures et je file, pieds nus, ridicule, marchant un peu sur l'herbe, un peu sur les caillasses, puis confusément au beau milieu d'une vaste étendue de rhododendrons. Je cherche un point où je serai cachée, hors de leur vue, où je serai absolument certaine qu'elles ne me voient plus. Nous aurons disparu, moi pour elles, elles pour moi, et le trouble panique n'aura plus lieu d'être.

Et en effet - et ouf ! -, quand je suis enfin à l'abri des regards, derrière un rocher, à bonne distance du troupeau, et, ce qui n'est pas un détail, une rivière me séparant de lui, je finis par souffler. Tout ça pour ça, quelle démesure ! Je m'assois, là, hébétée et vaincue. Et petit à petit, je retrouve quelques moyens, au moins celui de remettre mes chaussures... Je sens l'adrénaline qui a envahi mon corps. Je respire, elles sont toujours là, mais je ne les vois plus, ces bêtes massives qui ont mis fin au doux plaisir que j'avais à contempler les beautés géologiques.

Je n'ai plus qu'à trouver un chemin pour retourner à l'entrée de la vallée, et un bon passage pour traverser de nouveau la rivière. Retour à la case départ. Je n'ai plus le cœur à explorer. 
 
Quand même, je prendrai le temps de me reposer au soleil avant de redescendre,…Comme les marmottes que je viens de retrouver aux jumelles... Sur un rocher…Changeant très légèrement de pose, toutes les quelques minutes, …Tranquille.